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Vendredi 21 mars 2008

Je suis en train de vivre mes premiers pas dans la vie associative étudiante. Après maintes hésitaions et une mûre réflexion, j'ai enfin décidé d'adhérer à l'UNEF.

L'UNEF est un syndicat étudiant fondé en 1907. C'est également la première organisation étudiante en France. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai adhéré. En effet, l'UNEF est le seul syndicat capable de faire face au gouvernement, tout en restant crédible et en constituant un réel contrepoids. L'efficacité de son action n'est un un mystère pour personne. Chaque année, l'UNEF remporte de nombreuses victoires : revlorisation des bourses, revalorisation du montant des allocations de recherche, rétablissement de 550 postes de chercheurs supprimés par le gouvernement, construction de 50 000 logements étudiants...

On reproche souvent à l'UNEF d'être une organisation top de gauche, trop partisane, le bras armé étudiant du Parti Socialiste. C'est le principal élément qui a repoussé mon adhésion, car à mon sens, une organisation étudiante ne doit en aucun cas être partisane, mais efficace et pragmatique, pour faire face aux dérives de tout gouvernement, qu'il soit de gauche ou de droite.  Mais il n'en est rien. J'ai eu le plaisir de découvrir que l'UNEF est composée de 3 tendances. D'abord, il y a la tendance Majorité Nationale, dite "majo", qui est simplement socialiste. Il existe ensuite la tendance Tous Ensemble, une tendance minoritaire proche du Parti Communiste. Enfin, l'UNEF comprend une nouvelle tendance appelée Tendance Refondation Syndicale qui défend un idéal social-démocrate d'inspiration scandinave, modèle qui aujourd'hui allie le bien-être social et l'inévitable réalité du capitalisme libéral. Il y'a donc de la place pour tous les courants, ou presque. Certes, je serai sans doute amené à y prendre des positions en désaccord avec celles des autres adhérents, mais je ne regrette en aucun point mon choix, conforté par l'esprit d'ouverture et de tolérance qui règnent dans l'AGE (assemblée locale de l'UNEF).

Le 1e Avril 2008, auront lieu les élections des représentants étudiants au Conseil d'Administration de mon université (Université Toulouse 1 Sciences Sociales) ainsi qu'au CROUS. La campagne électorale commence, et ça risque d'être assez tendu. Laissez-moi vous présenter les différentes organisations qui font campagne dans ma fac. Excusez par avance ma partialité, mais je ne puis m'en empêcher.


AGET-FSE :

L'AGET est la composante locale de la Fédération Syndicale Etudiante. Cette organisation se revendique du syndicalisme de lutte, par opposition au syndicalisme de cogestion. Kézako ? En fait, la FSE refuse systématiquement toute discussion avec l'administration ou le gouvernement. Or, on se demande comment on peut obtenir des changements, des réformes, et influencer les décisions prises par le gouvernement sans discuter, sans négocier, sans se poser en acteur dans le théâtre du rapport de force. La FSE, peuplée d’hurluberlus aux cheveux gras, croit dur comme fer au « Grand Soir ». Voulant impulser la révolution, ses armes sont les coups de force et les blocages. Même si je désapprouve ses méthodes, qui m’ont certes fait rêver dans ma jeunesse de lycéen tunisien opprimé par un régime autoritaire et par la censure, l’AGET-FSE n’est pas un mal si grand. Elle est même nécessaire. J’ai toujours pensé que l’extrême gauche, tant qu’elle reste minoritaire, est le garde-fou de la société. Ces gens ont une sensibilité aiguisée qui permet de mettre le doigt sur les éventuelles dérives que la majorité s’apprête à faire… Mais malgré cela, en apprenti juriste-humaniste, je ne peux cautionner les violences de la FSE, ni ses idées radicales selon lesquelles « Tout ou rien ! ». Rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc. Vouloir la révolution dans la France « mondialisée » du 21e siècle est aussi aberrant que le manichéisme. D’autant plus que Mao et Staline ne sont pas des modèles d’humanisme.


L’UNI :

L’UNI se dit aujourd’hui « sarkozyste ». Balivernes ! Avant, avait-elle au moins le mérite d’être authentique et honnête. L’UNI se cache aujourd’hui derrière cette maudite bienpensance (excusez ce néologisme) qui jusqu’à lors n’était que l’apanage du Parti Socialiste en crise. Il y’a certes de vrais sarkozystes à l’UNI, des jeunes de droite, mais il y existe également de très nombreux et influents sympathisants d’extrême-droite. Et entre adhérer à l’UNI aux côtés de petits nazillons en puissance, et entrer à l’UNEF malgré quelques émules de Marx, un tantinet niais à mon goût, le choix est fait ! En effet, fondée en 1968 par Rougeot (autocrate ad vitam aeternam qui continue aujourd’hui de diriger l’organisation), l’UNI n’est autre qu’une émanation du SAC, une organisation nationale-socialiste dissoute en 1981 après le règlement de compte interne qui a aboutit à l’assassinat de la famille d’un leader du SAC. C’est en effet très joyeux. L’UNI, en se présentant comme sarkozyste, veut aujourd’hui redorer son blason, ravaler sa façade, passer pour inoffensive. C’est difficile à croire lorsqu’on y regarde de plus près :

-          A la tête de la liste UNI de l’Université de Strasbourg se trouvaient deux dirigeants du MNR, parti d’extrême droite de Bruno Mégret.

-          L’UNI, dans ses publications, méprise ouvertement les « intellectuels »

-          Dans l’un de ses tracts de l’Université de Nanterre, l’UNI a marqué « mon honneur s’appelle fidélité », devise du Waffen SS. Ca fait froid dans le dos.

-          L’UNI n’hésite pas à utiliser la violence pour lutter contre les « mouvements de libération féminins, les fronts homos, les écologistes politisés […] bref, toute cette avant-garde de chaudpisseux et vérolés » selon les dires de Rougeot.

Derrière les chemises à carreaux bien repassées et les mocassins vernis, ce n’est pas très beau à voir.


La Cé (Confédération Etudiante) :

La Cé ne m’a pas paru si mauvaise que cela lorsque j’en ai entendu parler pour la première fois. Mais les voilà qui débarquent sur le campus, après des années d’absence. N’ayant rien fait à Toulouse pour les étudiants, leur seule stratégie est de dénigrer l’UNEF et de revendiquer les victoires remportées par l’UNEF alors que la Cé était absente. Malgré quelques bonnes idées et une vision quelque peu moderne, mais certes limitée, la Cé ne peut espérer ma confiance. De plus, la Cé est officiellement associée à la CFDT qui la finance depuis 2004 pour relayer ses idées et recruter les futurs adhérents. On ne peut donc pas parler d’indépendance. Mais comment respecter une organisation qui fait montre d’une telle mauvaise foi et qui usurpe les mérites et les réalisations de ses adversaires ? La concurrence est nécessaire et fait partie intégrante de la démocratie, mais encore faudrait-il  qu’elle soit loyale.


La Corpo :

Les Corpos sont des associations regroupant des étudiants par faculté et par filière. Ainsi existe-t-il la Corpo Droit, AES Contact et l’Amicale Sciences Eco. Cette organisation affiliée à la FAGE est l’une des plus hilarantes du paysage associatif de Toulouse. En effet, la Corpo colle des affiches qui nous font mourir de rire, dans le genre « Pourquoi s’occuper de politique à la Fac ? ». Cette association n’est pas apolitique dans le but de rester neutre et indépendante, mais parce que ses membres n’y comprennent absolument rien. Vous n’avez qu’à voir les tracts de campagne de la Corpo. On y trouve des coloriages et des grilles de Sudoku. Ce qui m’afflige, c’est que ça marche : la masse de péquins abrutis et écervelés soutient cette organisation qui les infantilise et les conforte dans leur futilité.

Par ailleurs, la Corpo publie une revue, la « Pintade Déchaînée »… pas très original comme nom. En le lisant, j’ai pris conscience que le niveau de ce torchon était plus bas que terre, plus bas que celui de « Flaubération », le journal de mon ancien collège. Qu’y trouve-t-on ? Un article pour conseiller les grands benêts abreuvés de vulgaires séries télés d’une futilité ennuyante, un mode d’emploi pour apprendre aux étudiants comment accéder à son email (non seulement c’est écrit par des ignares, mais ils prennent leurs lecteurs pour des abrutis), un article minable sur la dernière soirée à la Couleur de la Culotte ou chez Tonton, 2 pages de Mots-fléchés, 2 pages de Sudoku, et de la pub…

En outre, la Corpo est très active dans l’organisation de soirées kitsch et de mauvais goût pour donner aux pécores mal fagotées l’impression d’être des VIP. Sinon, elle s’évertue à imprimer le cours des profs et de le vendre au prix scandaleux de 5 euros (sachant que les profs ne touchent rien, la Corpo se fait un profit monstre) que ses membres empochent et dépensent dans des niaiseries.

Par ailleurs, les élus Corpo ont voté l’augmentation du prix du ticket-repas au restaurant universitaire, belle manière de défendre les droits des étudiants. Bref, les élus corpo sans personnalité, sans culture, sans ligne politique, sont les pantins de l’administration Rousillon. Ils lui obéissent au doigt et à l’œil en contrepartie de subventions pour leur Gala ridicule et vulgaire. Bref, la Corpo d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le passé glorieux de ses ancêtres faluchards traqués par l’occupant en 39-45.


UTIL :

Mais qu’est donc l’UTIL ? C’est la question que je me suis toujours posé. En lisant ses tracts et ses affiches d’apparence si neutre, je me suis tout de suite dit que c’était une de ces associations apolitiques pour étudiants écervelés, genre Corpo. C’est à ma grande surprise que j’a appris que cette organisation à l’apparence inoffensive était proche de Philippe De Villiers, dirigeant du parti d’extrême-droite MPF. Rien ne laissait présager que derrière tout cela se cachait un groupuscule ultra-catholique, islamophobe, homophobe et misogyne… Ils cachent bien leur jeu. En effet, ils préfèrent l’hypocrisie et la sournoiserie pour induire en erreur le malheureux électeur qui croirait voter pour une association quelconque. Après un petit tour sur leur site web, on ne peut qu’être écœuré par leur discours de victimisation. A les lire, ils seraient persécutés par le complot formé par l’administration Rousillon, l’AGET et l’UNEF qu’ils qualifient de fascistes. S’il y’en a bien qui sont fascistes, c’est…


Liste CROUS pour Tous :

Le meilleur pour la fin ! La liste Crous pour tous est menée par un certain Ousmane Diop, un illuminé bien connu du Consulat du Sénégal avec qui il a eu quelques échauffourées. Cette liste composée de membres de l’Association des Etudiants Sénégalais de Toulouse entend prendre la tête du CROUS pour défendre le droit des sénégalais contre le reste du monde. Ah, communautarisme, plaie de la société, quand tu nous tiens… Bref, une liste à la crédibilité douteuse, qui joue sur le nationalisme et le complot des « autres » en vue de réduire les droits des étrangers. Vous m’excuserez de rappeler que c’est l’UNEF qui a obtenu, entre autres, la suppression de la demande d’autorisation de travail temporaire qui était obligatoire pour les étudiants étrangers, et que c’est la seule organisation étudiante à même de défendre les droits des étudiants étrangers !


Bref, le seul mot d'ordre : Votez ! Pour qui que ce soit, mais, de grâce, votez.
Cela vous prendra 5 minutes. Présentez vous aux isoloirs munis de votre carte d'étudiant, dans le Hall de l'Arsenal. Prouvez que vos aïeux n'ont pas donné leur vie pour rien, prouvez que vous méritez la démocrtaie. Quant à moi, ayant trop longtemps souffert de son absence, je compte bien faire bon usage de la démocratie.

 


par Shylock publié dans : Université de Toulouse
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Vendredi 7 mars 2008

 

 Daniel Bismuth avait 12 ans. Il vivait dans le quartier de Lafayette avec ses parents. Son père, Bernard tenait une petite librairie près de la Grande Synagogue à l’Avenue de Paris. Sa mère, Monique Bensimon aidait l’oncle Elie dans la boulangerie, Rue de Russie.

 Bernard Bismuth avait milité avec le Néo-Destour, le parti nationaliste tunisien, pour l’indépendance de la Tunisie obtenue en 1956. Son frère avait même été maintes fois arrêté par les français pour son implication aux côtés des communistes avec Georges Adda et Paul Sebag. La Tunisie, ils n’ont connu qu’elle. Le Tunisien était leur langue. L’Indépendance, ils l’avaient voulue et s’étaient battus pour l’avoir. La Tunisie, pays musulman, avait même eu deux ministres juifs, André Barouch et Albert Bessis. Juifs mais tunisiens avant tout, ils se sont contrariés lorsqu’en 1961 ils avaient appris que d’autres israélites avaient pris les armes aux côtés des français, contre les tunisiens, pendant la guerre de Bizerte.

 Daniel, lui aussi se sentait tunisien. Depuis son plus jeune âge, les histoires sur la lutte pour l’indépendance le berçaient. Ses parents lui avaient transmis leur admiration pour Habib Bourguiba, alors devenu président. D’ailleurs, il ne comprenait pas en quoi il était différent des autres. Aucune différence entre lui et ses amis Tahar et Hédi avec qui il jouait au football avec une « koura klassett », petit ballon formé d’une boule de chaussettes. Tahar se prenait pour Franz Beckenbauer qui, disait-on, avait fait un malheur l’année dernière pendant la Coupe du Monde de 66. Daniel avait une préférence pour le vainqueur anglais Geoffrey Hurst qui avait marqué 4 buts en finale contre l’Allemagne. Mais hormis cette divergence, les enfants étaient comme les doigts d’une main, et nombreux sont ceux qui les prenaient pour des frères.

 Les deux communautés vivaient en paix. Même plus, en amitié ! Daniel se rappelle encore aujourd’hui de ces interminables soirées rythmées de rires et de musique en compagnie des Lajimi qui venaient de Bab Souika pour goûter la Pkaila et la Psalouloubia de sa mère. Après s’être, comme à l’accoutumée, querellé pour savoir qui de l’Espérance Sportive de Tunis ou du Club Africain méritait d’avoir gagné le dernier match, Bernard sortait son Oud et jouait un air. Après le thé, M. Lajimi faisait un signe à Bernard qui sortait la bouteille de Boukha (eau de vie de figue) et la boutargue de mulet. S’ensuivait naturellement un chapelet de blagues qui faisaient pouffer de rire toute la maisonnée. Les M’Barek, parents de Tahar, venaient, eux, le jour du Chabbat. Monique ne pouvant cuisiner, c’étaient eux qui apportaient le repas… Mais ces jours sont bien loin.

 5 juin 1967. Daniel déjeunait à la maison avec ses parents. La nouvelle d’une attaque israélienne contre l’Egypte s’était répandu. Dehors, la foule grondait. Les manifestants, impulsifs, embrigadés par les orateurs antisionistes avaient attaqué les ambassades des Etats-Unis et d’Angleterre. L’oncle Elie déboula dans l’appartement, en sueur. La Grande Synagogue avait été brûlée, disait-il. Sa boutique, elle aussi avait été saccagée, ainsi que les boutiques des nombreux juifs du centre-ville. Daniel ne comprenait pas ce qui arrivait. Qu’avait-on à voir avec Israël ? Qu’avait-on fait pour que les musulmans s’en prennent à nous ? Les parents, eux, voyaient tout leurs univers s’effondrer. Ils n’étaient plus les bienvenus dans ce pays qui était le leur. A cause d’une guerre dans laquelle ils n’avaient rien à voir, on les montrait du doigt et on les accusait de tout et de n'importe quoi. Ils devaient partir sans plus tarder. Mais comment renoncer à sa patrie ? Comment laisser son histoire et ses racines derrière soi ?

 Plus tard dans la journée, Habib Bourguiba avait prononcé un discours à l’antenne. Le Raïs avait défié quiconque de toucher à l’un des cheveux des juifs. Aidé de son charisme et de son éloquence inimitable, il avait finalement mis fin aux troubles. 20 minutes d’un flot de paroles si sensées avaient suffi à rétablir l’ordre. Comme par magie, cette malheureuse « journée des longs couteaux » tunisienne avait fini dans le calme, et les manifestants sont rentrés chez eux. Mais cela ne suffisait pas. Les Bismuth ont pris peur. Leur place n’était plus ici. Quel avenir, quelle cohabitation après cette effusion de haine et de violences incontrôlées ? La semaine suivante, ils ont pris le bateau pour Marseille.

 40 ans plus tard, Tahar qui était devenu médecin a assisté, dans un hôtel de la banlieue tunisoise, à un séminaire animé par un neurologue français, un certain… Dr. Daniel Bismuth ! Les retrouvailles consommées, ils se remémorèrent avec amertume les événements de 1967. La bêtise humaine avait fini par anéantir, en une journée, une amitié judéo-musulmane séculaire et la Tunisie y a beaucoup perdu. Bourguiba le savait. Mais il était trop tard…

 

 Ni Tahar ni Daniel n’ont existé. Mais ils ressemblent sans doute à de nombreux enfants qui ont vécu à cette époque. Aujourd’hui je regrette ces années, et mon plus grand rêve est d’avoir vécu dans cette Tunisie d’avant 67. Cette Tunisie où il faisait bon vivre. Cette Tunisie-melting pot qui s’enrichissait de la diversité, et qui a fini par verser dans la pensée unique, voire dans la non-pensée. Ce rêve ne se réalisera pas, j’en suis conscient, mais je continue de rêver. C’est d’ailleurs dans ce but que j’ai vécu cette époque par procuration en donnant vie, sous ma modeste plume, à Tahar et à Daniel. J’essayerai sûrement encore de recréer cette atmosphère, mais plus rien ne redeviendra comme avant… Malgré tout, si vous aussi voulez faire renaitre cette amitié judéo-musulmane, joignons-nous et refaisons le monde, pour que nous, enfants de Tahar et de Daniel (d’ailleurs tous fils et filles d’Abraham ;-), puissions nous retrouver…

par Shylock publié dans : Tunisie
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Mardi 5 février 2008
On m'a maintes fois parlé de Maître Simon Cohen. On me l'a décrit comme un  avocat hors pair. C'est,  m'a-t-on dit, le meilleur pénaliste du barreau de Toulouse. Ces affirmations ont aiguisé ma curiosité. Je mourais d'envie de voir cet homme plaider, tant on m'a fait son éloge.

Je me rendais souvent au Tribunal Correctionnel de Toulouse avec l'espoir de le trouver. Ce jour est enfin arrivé il y'a quelques mois.
Comme d'habitude, je me grille une cigarette devant l'Algeco qui servait d'entrée du Tribunal de Grande Instance en attendant la fin des travaux de rénovation du Palais de Justice. Entré dans le module préfabriqué je remarque que l'élévateur pour les personnes handicapées est H.S. Rien ne va dans ce tribunal... Vivement la fin des travaux. Je monte l'escalier métallique, puis vide mes poches pour passer le détecteur de métaux. Sensation bizarre... Tout le monde ici se ressemble. Il y'a comme un air de famille. Je jette un coup d'oeil au rôle (document affiché à l'entrée de la salle d'audience recensant  l'ensemble des dossiers qui seront  jugés pendant l'audience). Ma première impression est que l'hussier audiencier chargé d'afficher le rôle s'est trompé et a mis plusieurs copies des mêmes pages. Je relis le rôle plus attentivement et je m'aperçois que la quasi-totalité des dossiers concerne des membres d'une même famille (probablement des Turcs, à en croire leur nom), tous prévenus pour fraude fiscale. Je n'avais jamais assisté à des procès concernant ce genre de contentieux. Ca allait me changer des éternelles affaires de conduite en état d'ivresse et des accidents de la route.

J'entre dans la salle d'audience. Le Président interroge le prévenu. Un fait inédit s'est alors produit : l'avocat de la défense interrompt le juge. Ce dernier garde son calme et lui répond cordialement. Quoi ? D'habitude, pour moins que ça il se met à hurler. C'est là que j'entends le fameux "Maître Cohen" de la bouche du juge. Ah... C'était donc lui ! Et je n'étais pas au bout de mes surprises.

Après avoir fini d'interroger le prévenu, le juge donne la parole à l'avocate de la partie civile. Une trentenaire se lève. Elle avait eu le mauvais goût de porter une épitoge veuve (toute noire sans hermine, portée par les avocats parisiens en hommage à Malesherbes) en province. Elle était donc parisienne. Quelques minutes après, alors que l'avocate était en plein milieu de son argumentation, Me Cohen bondit de son siège et l'admoneste. Les yeux écarquillés, je le regarde et l'entends crier à sa malheureuse conseur, apparemment outrée, qu'elle n'était pas digne de son serment. Un regard vers le juge. Il est calme et affiche un sourire amusé. J'ai l'impression de rêver. Mais ce n'est pas tout. En effet, Me Cohen s'est alors adressé au juge et lui a déclaré qu'il ne pouvait pas supporter d'etendre de telles inepties, qu'il sortait de la salle et il a demandé qu'on vienne le chercher quand l'avocate aura fini. Cohen, furieux, sort de la salle, et je ne peux m'empêcher de le suivre. Je le vois ouvrir la porte de la passerelle réservées aux avocats et aux magistrats. Il fume en attendant qu'on l'appelle (il fume ? je n'en suis plus si sûr, mais en général c'est ce que les avocats ont de mieux à faire sur cette passerelle, cadeau béni, seul espace fumeur dans le TGI). Je me suis dit que c'était un bon comédien et qu'il finirait par retourner dans la salle. Mais rien de cela. Il est resté. Et devinez quoi ! Le juge a envoyé l'huissier audiencier pour le prier de revenir dans la salle juste au moment où l'avocate a fini.

De retrour dans la salle d'audience, Me Cohen écoute attentivement les réquisitions du procureur, mais il ne manque pas de lui couper la parole et de le contredire à plusieurs reprises. Et le procureur ne s'en est pas offusqué, ainsi que le juge. Tous les deux ont pris cela avec le sourire.

Vient alors le tour de Me Cohen qui plaide. Je ne me souviens plus des détails de l'affaire qui était très technique. A l'époque, je venais de commencer l'étude du droit pénal, et je ne connaissais rien au droit fiscal. Le fond de la plaidoirie de Simon Cohen a vite disparu de ma mémoire. Mais ce qui m'a marqué ce jour là, c'était son talent oratoire. Il maîtrisait tout, du pragmatisme à l'appel aux sentiments, de la gestuelle au volume et au ton de la voix...

Ce jour là, je ne pouvais pas m'attarder au tribunal. Je n'ai pas attendu la décision du juge et je n'ai pas non plus pu voir Cohen plaider ses autres dossiers. Mais j'en suis sorti extrêmement étonné par l'audace de ce ténor du barreau, et encore plus par la complaisance affichée du juge qui a pour habitude de traiter certains avocats comme du poisson pourri pour  le moindre petit écart de conduite. Etait-ce à cause de son ancienneté ? J'en doute, car j'ai déjà vu des avocats plus âgés que lui plaider et ils ne bénéficiaient pas de ce genre de traitements. J'attribue cela à sa renommée, à son charisme et à son aura. Mais encore aujourd'hui je n'arrive pas à comprendre comment les juges ont été si laxistes et permissifs...
par Shylock publié dans : Droit & Justice
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Mercredi 30 janvier 2008
Sans vouloir porter un jugement de valeur sur telle ou telle religion, je voudrais attirer l'attention sur un épisode sanglant de l'Histoire des religions, que l'on a tendance à oublier.

Bien qu'elle ne soit plus l'objet de la bigoterie de bon nombre d'européens, comme ce fut le cas pendant des siècles, l'Eglise Catholique jouit aujourd'hui d'une image relativement positive. En effet, avec la popularité du Pape Jean-Paul II, la Journée Mondiale de la Jeunesse, un discours presque humaniste, l'Eglise a redoré son blason. Il n'en demeure pas moins que cette institution en a généré une autre, qui a elle-même généré des atrocités innomables : l'Inquisition.

Dans une Europe médiévale où l'analphabétisme était la règle, l'on ne peut s'étonner que la population a admis cette absurdité en contradiction avec le message du Christ, à savoir que Dieu est amour, et qu'elle ne s'est pas insurgée. Néanmoins, je me demande comment la majorité des ecclésiastiques n'a pas crié gare, et a accepté avec tant de facilité ce qui serait un crime contre l'humanité (si l'on raisonne en des termes actuels) ou bien un blasphème/hérésie (si l'on adopte une vision religieuse).

Les Papes et autres hommes d'église ont légitimé l'Inquisition, et l'ont élaborée. En effet, des "hommes de Dieu" se sont évertué à concevoir des techniques abominables de torture.  L'on sait d'abord que le clergé n'était en aucun cas naïf, et qu'il ne croyait pas que c'était la voie du salut ou toute autre chose voulue par le seigneur. Peña, qui a réédité le Directorium Inquisitorum (Manuel de l'inquisiteur) de Nicolas Eymerich, rappelle au lecteur que « la finalité première du procès et de la condamnation à mort n’est pas de sauver l’âme de l’accusé, mais de procurer le bien public et de terroriser le peuple. Or le bien public doit être placé bien plus haut que toute considération charitable pour le bien d’un individu. »

Tout auteur d'hérésie risquait un procès devant l'Inquisition, juridiction spécialisée relevant du droit canonique. Qu'est-ce donc que l'hérésie ? C'est la « compréhension ou interprétation de l’Evangile, non conforme à la compréhension et à l’interprétation traditionnellement défendues par l’Eglise catholique ». Cette notion est très vague, ce qui pouvait permettre d'accuser n'importe qui et pour n'importe quelle raison. Le moindre écart insignifiant pouvait mener à la mort.
Saint Thomas d'Aquin, lui, aurait été un opposant farouche à la Sainte Inquisition. Il clamait tout haut (enfin, noir sur blanc) que la liberté de conscience est absolue : si un chrétien voit un conflit entre le dogme et sa conscience, il doit suivre sa conscience et non le dogme. L'Islam, à l'heure actuelle, aurait d'ailleurs grand besoin d'un Thomas d'Aquin... Mais revenons-en à l'Inquisition. Une chose saute aux yeux. Cette définition apportée par Peña permet  de vérfifier que l'Inquisition elle-même contredit presque l'intégralité des enseignements du Christ, que l'Inquisition est une hérésie. Comment personne, à l'époque, n'a-t-il soulevé cette évidence ? La seule explication plausible serait, à mon avis, une "mauvaise foi" du clergé qui serait pleinement conscient que ses actes sont contraires à la chrétienneté, et que son seul but était d'asseoir définitivement sa puissance.

Un ouvrage a attiré mon attention. Il est intitulé Malleus Maleficarum (Marteau des sorcières). Il a été commandé par le Pape Innocent VIII à un ecclésiastique dénommé Heinrich Kramer. Il s'agissait aussi d'un manuel destiné aux inquisiteurs. Ce livre visait précisément à guider les prêtres dans la chasse aux sorcières, soit une manoeuvre insidieuse pour entériner le statut inférieur de la femme dans la socété médiévale. Kramer déclare dans cet ouvrage que le mot femina (qui signifie "femme" en latin) est une conjonction de fe (foi) et minus (mineure). Il affirme que la femme est faible et a une intelligence inférieure, ce qui lui permet d'expliquer qu'elle est naturellement prédisposée à être influencée par le Malin.
Ce livre est aussi un ouvrage de procédure inquisitoire. Il y est énoncé qu'une rumeur est suffisante pour déférer une femme devant les tribunaux de l'Inquisition, mais aussi que les avocats qui défendent avec ardeur une sorcière sont de facto ensorcelés et hérétiques.
Dans le Manuel de l'Inquisiteur, on peut lire que l'accusé ne doit jamais savoir de quoi il est accusé. Il doit donc avouer sous la torture des crimes qu'il n'a pas commis. La torture était, en effet, monnaie courante. L'auteur "loue l’habitude de torturer les accusés, notamment de nos jours où les mécréants se montrent plus éhontés que jamais". On y lit également qu'il suffit qu'un seul témoin accuse une personne, pour que cette dernière soit torturée pour obtenir des aveux. C'est ce que l'on appelle la quaestio. Notons qu'elle  a existé dans la procédure pénale française  et a été supprimée par Joseph Fouché.

L'Inquisition espagnole est celle qui a  eu la plus grande longévité. Elle a, dans un premier temps, été abolie  en 1808 par le roi d'Espagne  Joseph Bonaparte, puis elle a été remise en place par Ferdinand VII en 1814 (ce qui démontre un grand attachement à cette institution barbare). Elle sera définitivement abandonnée en 1823. 
L'Inquisition romaine, appelée Saint-Office, a bien évidemment disparu, mais une institution en est l'héritière : la Congrégation pour la doctrine de la Foi, présidée en 1981 par Joseph Ratzinger. L'Eglise s'est finalement repentie, en 2000 pour les excès de l'Inquisition.
par Shylock publié dans : Reflexions diverses
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Mercredi 30 janvier 2008
Affaire Georges Maalouf :
Le procureur avait  interjeté appel du jugement de relaxe  suite à la décision de la 6e Correctionnelle. Je n'ai malhereusement pas pu assister au procès en appel, mais Me Parra-Bruguière  m' a informé que le dossier avait été mis en délibéré .Hier, Mardi  29 Janvier, je me suis rendu, le coeur battant, à la Chambre des Appels Correctionnels de  la Cour d'Appel de Toulouse. La Cour a finalement décidé de confirmer la décision de première instance. M. Maalouf est bel et bien innocenté. Reste le pourvoi en cassation, mais je doute que l'Avocat Général aille jusque là...
par Shylock publié dans : Droit & Justice
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Samedi 19 janvier 2008
Quitte à paraître un peu vieux jeu/aigri, je m'exprime quand même :

 

Venant de finir de passer les examens du premier semestre (avec brio, je l'espère !), je suis impatient de reprendre les cours... Mais d'un autre côté je redoute cette reprise.

En effet, j'ai plaisir à écouter certains professeurs aux cours envoûtants, mais mon désarroi est infini face à mes camarades d'amphi. Dans des amphis de 400 étudiants, il est impossible de suivre un cours dans de bonnes conditions si une poignée d'étudiants chahutent. Que dire si c'est la moitié de l'amphi qui parle ! Et c'est bien le cas.

 

Petit tour d'horizon dans un amphi de l'Université de Toulouse lors d'un cours de Droit Administratif :

Le professeur dicte quelques phrases. La majorité des étudiants se taisent et écrivent.

Le professeur cesse de dicter et développe un point important du cours ou bien nous raconte quelques anecdotes intéressantes, partie qui rend le cours plus agréable et plus attrayant. A ce moment, les filles d’à-côté se plongent dans leur 20 Minutes et se concertent pour décider comment elles vont remplir leur passionnante grille de mots-fléchés. Plus bas dans l’amphi, un étudiant discute par MSN sur son ordinateur. Mais les plus pénibles sont ceux qui n’ont de cesse de rire et de parler. Quel est l’intérêt de venir assister à un cours magistral, si c’est pour discuter ou vaquer à d’autres occupations plus futiles les unes que les autres ? Ces étudiants ne feraient-ils pas mieux de rester chez eux ou d’aller boire un chocolat chaud dans la cafétéria ? N’ont-ils pas compris que la présence n’est pas obligatoire dans les CM, et que s’ils s’absentent, le professeur ne s’en apercevra même pas ?

 

Ce sont bien sûr ces mêmes élèves qui, en séances de Travaux Dirigés ne sauront répondre à la question « Qui est le Secrétaire d’Etat aux Etats-Unis ? » et qui nous feront perdre notre temps en demandant s’il faut souligner le titre, laisser une marge de 2 carreaux ou s’il faut écrire la date sur la copie. Ce qui me rend malheureux c’est que la grande majorité des étudiants sont de cette trempe. L’école ne prépare-t-elle pas convenablement à l’université ? Je me pose la question.

 

Pour ma part, après deux années en fac de droit, j’en viens à me prononcer en faveur d’une sélection à l’entrée de l’université, car la plupart des étudiants en droit entrent à la fac sans même savoir ce qu’est le droit et finissent par se réorienter. Il faudrait, cependant, que la sélection soit convenablement menée : au cas par cas (car les notes ne signifient pas grand chose, isolées) et sans discrimination. Connaissant l’administration française, une sélection juste et bien faite ne sera pas à l’ordre du jour avant bien longtemps. Il faut donc considérer une autre solution. Le problème étant des étudiants ne manifestant pas d’intérêt pour les cours et un taux de réussite de 35% en première année (sachant qu’il suffit de valider un semestre sur deux, et que pour chaque semestre il y’a une session principale et une session de rattrapage, donc au total 4 chances), ses sources sont au lycée. Il est urgent de réformer le système d’orientation qui envoie des bacheliers vers des filières qu’ils n’aimeront pas ou qui ne seront pas à leur portée. Il est également important d’élever le niveau des études secondaires, car les maigres acquis du bachelier lambda en font une victime potentielle des exigences des études universitaires.

par Shylock publié dans : Reflexions diverses
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Vendredi 18 janvier 2008

J'ai écrit cet article au début de l'année 2006, dans le cadre du concours du meilleur article sur la construction maghrébine organisé par la Fondation Friedrich Ebert. Ce texte, fruit d'une longue réflexion, expose mes idées pour construire un Maghreb moderne, démocratique, compétitif, notamment sur la base de la coopération euro-maghrébine qui est, plus que jamais, d'actualité.


Après l’indépendance, osons l’interdépendance

Aujourd’hui, une multitude de peuples et de civilisations sont interconnectés via des réseaux satellitaires couvrant l’ensemble de la planète. Les échanges sont globalisés et les informations traversent le monde à la vitesse de l’image et du son, c'est-à-dire instantanément. Et demain, les frontières des Etats-nations sont vouées à disparaître, si ce n’est déjà fait... Mais, au même moment, au Maghreb, certaines frontières terrestres ont été maintes fois hermétisées, la communication entre nos peuples est difficile, les informations passent par le filet de la censure et à l’heure actuelle, la flexibilité géographique de l’emploi, la liberté de circulation, et les échanges commerciaux sont soumis à bien des obstacles.
 
Nous sommes jeunes, et c’est à nous que reviendra la gouvernance de cette terre héritée de nos ancêtres… Et nous voyons le progrès transformer la société de nos voisins du Nord, à quelques encablures de nos capitales. Ce progrès qui fait la navette entre les deux rives du Nord de l’Atlantique, semble incapable de traverser la Méditerranée. Faudrait-il construire un pont entre Marseille et Alger pour que la philosophie des Lumières daigne nous inspirer ? En attendant, des jeunes désoeuvrés, désespérés, se jettent dans la Méditerranée pour tenter de rejoindre la rive de la modernité,  au risque de perdre leur vie qui vient à peine de commencer.

Le tout fait que mon principal rêve est que le Maghreb soit en mesure de répondre aux aspirations de ses enfants. Pour cela, et c’est là aussi mon rêve, le Maghreb doit se mettre au diapason de l’évolution universelle, accéder à la modernité, s’ouvrir à la démocratie. Je rêve d’un Maghreb où les inégalités sociales s’estompent, un Maghreb où nos sœurs sont libres de travailler sans souffrir d’une quelconque ségrégation. Je rêve d’un Maghreb uni, où l’Etat est ouvert sur ses citoyens. Je rêve aussi d’un Maghreb ouvert sur l’Europe, mère de l’Humanisme ; sur l’Amérique, en constante évolution ; sur l’Afrique, berceau de toutes les civilisations et sur le Moyen-Orient. Bref, un Maghreb ouvert sur le monde.

Mais je ne me fais pas d’illusions quant à la multitude d’obstacles qui barrent la voie à l’accomplissement de ce rêve… qui, tout de même, me semble à portée de main.

Depuis cinquante années aujourd’hui, le Maroc et la Tunisie sont indépendants, et cela fait quarante-quatre ans que l’Algérie n’est plus un territoire français. Après des siècles de domination du Maghreb par des forces étrangères, nos pays sont enfin autonomes. Qu’a-t-on fait de la liberté pour laquelle nos aïeux ont lutté ? Certes, des réalisations mises en place plus ou moins tardivement ont permis des progrès, mais à l’heure où la mondialisation rend indispensable la construction maghrébine, de quel Maghreb, nous les jeunes, avons hérité ?
Les tentatives pour mettre en œuvre la construction maghrébine ont été aussi nombreuses que vaines. En effet, du Conseil Permanent Consultatif du Maghreb, établi à Tunis en 1964, à l’Union du Maghreb Arabe qui n’a vu aboutir aucun de ses projets depuis sa mise en place il y a 17 ans, la construction maghrébine n’a enregistré aucun progrès.

Qu’est-ce qui a donc entravé la construction maghrébine, et qui continue aujourd’hui de poser problème ?
Un premier obstacle empêche la construction maghrébine. C’est celui que tous les Etats désirant s’unir ont rencontré : chacun veut à tout prix conserver la totalité de sa souveraineté nationale. Le Président des Etats-Unis d’Amérique Franklin D. Roosevelt avait déjà dit à ce sujet, en 1936 en s’adressant à ses pairs du continent américain : « Chacun de nous a appris les gloires de l’indépendance, que chacun de nous apprenne aujourd’hui les gloires de l’interdépendance ». C’est dans ce sens que nos Etats devraient s’engager sans plus tarder. Sans cela, aucune possibilité d’ouverture dans le sens qu’exigent pourtant les impératifs de notre temps.
Autre obstacle d’ordre culturel : le Maghreb est encore en transition entre une solidarité « mécanique » et une solidarité « organique », au sens du sociologue Emile Durkheim. En effet, il existe des normes, valeurs, traditions dominantes qui font figure de conscience collective au Maghreb. Cette conscience collective exerce une forte contrainte sociale, c'est-à-dire que les individus ne peuvent pas, ou très difficilement, se soustraire à ce qu’imposent la tradition et les normes en vigueur. Les sanctions contre ceux qui transgressent les normes sont parfois très violentes, car c’est l’ensemble de la société qui se sent menacée, par une transgression, même minime, des normes. L’Etat a un rôle majeur à jouer dans ce domaine en forçant l’ouverture culturelle et la tolérance, rendant les individus solidaires car complémentaires et interdépendants (notamment dans leurs activités de production), autrement dit par la solidarité « organique ».

Mais avant tout ceci, ce qui vient d’abord à l’esprit, ce sont ces conflits d’ordre politique et territorial qui ont gelé toutes les tentatives de construction maghrébine. C’est le cas notamment du conflit relatif à la question du Sahara, qui, faut-il le signaler ici, dure depuis plus de trente ans… Mais, il doit être souligné que la persistance d’un tel conflit est elle-même significative des blocages politiques et du système de gouvernement dans l’ensemble des pays maghrébins. C’est même, peut-être, là que réside le principal obstacle à la solution des graves problèmes qui se posent à chacun de ces pays, et qui entravent d’autant leur aptitude à la construction d’un ensemble viable, capable aussi de se poser en partenaire crédible à son principal client et fournisseur qu’est l’Union Européenne.

Un dernier obstacle à signaler, qui est de taille et qui est, à mon avis, à l’origine de tout, c’est la désintégration de nos économies et l’absence de complémentarité ou de forces communes qui pourraient servir de levier pour notre intégration économique et la construction d’un ensemble maghrébin. Tout cela est, en fait, le résultat du retard pris par nos pays pendant des siècles et de notre dépendance à l’égard des pays avancés. A commencer par nos voisins immédiats, l’Europe, qui a été et reste depuis des siècles, c'est-à-dire avant même la colonisation, notre principal client et fournisseur.  

Cela dit, et face à tant de blocages, comment devons-nous procéder, et par quoi commencer pour relancer la construction maghrébine ? Y a-t-il un levier qui, plus que tout autre, pourrait nous aider à soulever le poids de notre retard ?  Bref, et compte tenu de tout cela, quelle stratégie pour  déverrouiller la situation et remettre le Maghreb en marche ?

Différentes pistes s’offrent à nous pour cela : autant, en fait, que les obstacles que nous venons d’évoquer, avec pour chacune une action appropriée. Et le tout, si possible, mené simultanément. Une urgence devrait être donnée néanmoins au règlement du conflit lié au Sahara. Une approche, à cet effet, pourrait être tentée : fondée, pour l’essentiel, sur un arbitrage international, elle dissocierait, au besoin, cette question de la construction maghrébine. Car cette dernière, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ne peut pas avoir de meilleur moteur que ce qui a été pendant longtemps un frein à notre construction ; c'est-à-dire la désintégration même de nos économies et leur forte dépendance vis-à-vis de l’Europe. Ce paradoxe s’explique par la mondialisation et le besoin qu’elle a suscité partout de la création de grands ensembles.

L’Union Européenne est en effet notre principal partenaire commercial. Elle est également le premier investisseur en flux et en stock. Il s’agit potentiellement d’un élément fédérateur entre les pays du Maghreb. L’Europe souhaite renforcer ses relations avec nous, et elle a inclus le Maghreb dans sa Politique Européenne de Voisinage. L’approfondissement de la coopération déjà en cours avec l’Europe serait probablement un vecteur de la construction maghrébine. Nous pourrions ensemble penser à notre développement, et bénéficier de l’aide européenne afin de combler nos lacunes et de nous permettre une meilleure adaptabilité aux mutations conjoncturelles et structurelles de l’économie mondiale.

Il y a en effet une concordance de nos intérêts. D’une part, le Maghreb présente un enjeu géostratégique important, avec la lutte contre le terrorisme, qui est également notre préoccupation. D’autre part, les européens ont intérêt à investir dans un marché maghrébin unifié et ouvert. En effet, la levée des barrières douanières ferait du Maghreb un marché unique, et l’ouverture des capitaux des entreprises publiques seraient fortement susceptibles d’attirer des investisseurs européens. Cela favoriserait donc considérablement les flux d’investissements directs étrangers (IDE). Ceux-ci permettraient de créer des emplois, d’améliorer la productivité, d’opérer des transferts de compétences et de technologies, d’accroître les exportations et de contribuer au développement économique à long terme du Maghreb. Un « développement en cascade » comme celui de l’Asie Orientale sous l’impulsion du Japon, serait certainement envisageable.

Si nous observons les dynamiques en cours à travers le globe, et avec le soutien de l’Europe, nous pouvons penser que les pays capables, et désireux de constituer un seul marché, seraient incités à le faire effectivement. Fut-ce, pour cela, se résigner, dans un premier temps, à entamer cette construction à deux vitesses, de façon à permettre aux pays qui y sont disposés, de s’ériger en marché unique, tout en laissant la porte ouverte aux autres dès que les problèmes qui les en ont empêché auront trouvé leur solution.

A l’aune des évolutions techniques importantes que connaît le monde, et dans le but d’obtenir une compétitivité suffisante, il est capital de résoudre les difficultés que connaît le système éducatif. La solution serait une augmentation du budget alloué à l’éducation, et une audacieuse réforme de l’enseignement, car à l’école publique, au Maghreb, on nous demande d’apprendre et non de comprendre. L’Ecole devrait, à mon sens, préparer les jeunes à devenir des citoyens politisés en suscitant un développement de leur esprit critique pour qu’ils puissent être des acteurs efficaces de la politique de leur pays, ou de la société civile ; étant tout à fait conscients du réel et de ses mécanismes. Le système éducatif devrait aussi former des scientifiques et des techniciens de haut niveau.

Dès lors, il serait d’autant plus intéressant de débuter par une coopération dans des domaines particuliers, sur le modèle de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. Mais, étant donné que nos pays n’ont pas vraiment de production qu’ils pourraient mettre en commun, il serait judicieux de fonder une coopération dans le domaine des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC). On pourrait aisément faire du Maghreb un pôle de compétitivité et d’innovation en mettant en commun des programmes de recherche scientifique, et en promouvant la création d’entreprises dans le domaine des NTIC, à travers un soutien de l’Etat, et une coopération avec l’Europe. Ce serait également un moyen de favoriser l’initiative des jeunes entrepreneurs et l’embauche des jeunes diplômés.

En conclusion, je pense que la construction maghrébine devrait transcender les Etats et qu’elle devrait s’appuyer sur des clubs, des associations, des groupes de réflexion, rassemblant des jeunes maghrébins et européens, des chefs d’entreprises, des intellectuels afin qu’ils élaborent ensemble des solutions pour l’avenir du Maghreb et de son partenariat avec l’Europe.

L’aboutissement idéal serait de construire un Maghreb, qui, en plus de former une puissance économique, devienne une puissance politique fondée sur la « bonne gouvernance » avec tout ce que cela suppose, et à tous les niveaux, en matière de transparence, de démocratie, de respect des Droits de l’Homme et d’égalité de tous devant la loi. Que le Maghreb ait un poids sur la scène internationale. Que nos Etats puissent s’exprimer d’une même voix. Mais il s’agit d’une entreprise périlleuse que même l’Europe n’a pas pu encore réaliser… Nous l’avons récemment observé, lors de la guerre d’Irak au sujet de laquelle les pays de l’Union étaient divisés.


M. H. Sayah
Concours de la Fondation Friedrich Ebert du meilleur article sur la construction du Maghreb (Mars 2006).
par Shylock publié dans : Reflexions diverses
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Mercredi 16 janvier 2008

Il y’a de cela environ un an, je me suis rendu au Tribunal Correctionnel de Toulouse. Etant étudiant en droit, j’essaye de m’y rendre régulièrement. Je préférais le Vendredi. C’était le soir où Monsieur Bernard Delache présidait la 6e Chambre Correctionnelle (il a, depuis, été muté à la Cour d’Appel de Rennes). J’appréciais beaucoup le Juge Delache car il témoignait un grand intérêt pour les dossiers. Alors que la majorité des autres juges rendaient la justice de manière mécanique et froide, Delache paraissait très humain et agissait avec enthousiasme. Cela me changeait de ces juges qui se contentent de poser aux prévenus le minimum de questions imposées par la procédure, puis qui tripotent leurs stylos, contemplent les murs ou baillent pendant les plaidoiries, et ne daignent lever les yeux que pour un Simon Cohen ou autres ténors du Barreau. Delache, lui, semblait toujours manifester un grand intérêt pour tous les acteurs du procès. Il pouvait passer près d’une heure à interroger le prévenu, il le « cuisinait », le poussait à bout, non par colère ou par méchanceté, mais pour être sur d’avoir tous les éléments qui lui permettront de prendre la bonne décision. A travers son attitude, ses dialogues, ses réflexions, on devinait en lui l’âme d’un psychologue qui savait « calibrer », cerner la personnalité de ceux qui étaient en face de lui. Bien qu’il fût attaché au respect de l’ordre dans le prétoire (il n’hésitait pas à s’époumoner pour prier deux avocats de cesser du chuchoter, et gare à celui qui boirait une bouteille d’eau en pleine audience, car il s’exposerait à son regard réprobateur), le Juge Delache ne manquait pas de détendre l’atmosphère par son humour (qualité rare chez un magistrat, qui plus est à 21h30) à la fois acide et rafraîchissant. Néanmoins, tout le monde n’est pas de mon avis, et je comprends ces huissiers-audienciers, ces greffiers, ces avocats et ces agents de police qui devaient parfois rentre chez eux après 22h, voire 23h. En effet, beaucoup de juges respectent scrupuleusement les horaires d’ouverture (13h-17h l’après-midi), quitte à ce que la justice en pâtisse. En revanche, Delache prenait tout le temps qu’il estimait nécessaire, ce que j’estime être sa plus grande qualité, n’en déplaise aux malheureux professionnels du droit qui font de 3 à 6 heures supplémentaires à chaque audience présidée par Bernard Delache.

 

Bref, ce soir là, j’étais arrivé au Tribunal vers 16h, me semble-t-il. Plusieurs dossiers ont été jugés devant moi, mais je n’en ai aucun souvenir. Seul le dernier dossier m’a marqué, et je ne risque pas de l’oublier de si tôt.

L’affaire était la suivante :

Georges Maalouf, un septuagénaire libanais qui tenait un atelier de mécanique automobile, était prévenu pour agression sexuelle (sur mineure, me semble-t-il).

Après avoir posé les questions d’usage, M. Delache lut au prévenu la version des faits présentée par la victime.

La victime, une collégienne passait tous les jours devant la boutique de M. Maalouf, pour se rendre à l’établissement scolaire où elle était inscrite. Un jour, elle aurait trouvé Rex le chien de Monsieur Maalouf (Delache, comme à son habitude, n’a pas manqué d’émettre une raillerie concernant le manque d’originalité de ce nom…) devant la boutique, et M. Maalouf la rejoignit. Ils discutèrent un bref moment, puis elle lui demanda l’autorisation d’utiliser son lavabo. Il la conduisit dans la boutique. Pendant qu’elle se servait du robinet, le vieil homme aurait, selon ses dires, commencé à lui faire des attouchements. Suite à cela, paniquée, elle aurait pris la fuite.

Interrogé, Georges Maalouf nia les faits, presque en bloc. Au cours de la discussion, le juge insista sur plusieurs points qui semblaient témoigner de la mauvaise foi du prévenu.

D’abord, Delache a poussé à bout Monsieur Maalouf pour vérifier si effectivement celui-ci parlait français. En effet, il prétendait être non francophone (il était assisté d’une interprète, Madame Bourguiba, que je tiens à saluer au passage), or son travail de mécanicien le mettait quotidiennement en contact direct avec des clients. Comment communiquait-il avec eux ? Comment établissait-il des factures, des devis ? Comment tenait-il sa comptabilité et gérait le garage ? Sur ces questions, le vieil homme n’a pas été clair, et la discussion à ce propos a été vive et longue.

Deuxièmement, la version des faits soutenue par le prévenu souffrait de nombreuses incohérences. En voici un exemple : La fille a décrit précisément la boutique, mais aussi le pull noir que portait le mécanicien. Les policiers, après le départ de la jeune fille, ont rendu visite à Maalouf dans son garage et ont trouvé ce pull posé dans la boutique. Maalouf portait alors une tenue de travail. Comment se faisait-il que cet homme change de tenue à ce moment là précisément ?

Avec tout ceci, le prévenu s’est mal exprimé, et les innombrables incohérences dans sa version des faits, ainsi que l’argument selon lequel même à son âge on peut avoir « un moment d’égarement », ont persuadé tout le monde qu’il n’y avait pas de doute (ou presque) sur la culpabilité de Maalouf, moi y compris, et ce avant même que la partie civile ne s’exprime et que le Procureur ne requiert.

 

Delache a donné la parole à l’avocate de la partie civile. Cette jeune avocate, qui ressemble à s’y méprendre à une étudiante de première année, voire une lycéenne, avait sans doute fraîchement passé le concours du barreau. Elle ne semblait pas avoir suffisamment d’audace et d’assurance, elle parlait doucement (oui je passerai par là moi aussi…), voir même timidement. Elle apporta quelques précisions sur la situation actuelle de sa cliente.

Vint alors le tour de Madame le Procureur. Elle a requis une lourde peine de prison ferme, et à l’entendre rien ne pourrait faire douter sur la culpabilité « certaine » du prévenu. Elle s’est même dit très curieuse de savoir quelle argumentation tiendrait Maitre Parra-Bruguière « pénaliste confirmé », qui cette fois-ci selon elle n’aurait d’autre alternative que d’invoquer un quelconque phénomène paranormal ou des dons de divination chez la victime expliquant qu’elle ait pu décrire l’intérieur de la boutique sans y avoir accédé. Cette pointe d’humour n’a fait que renforcer l’attente d’un verdict sévère, une peine de prison ferme. Toutefois, j’étais intrigué par ce jeune trentenaire que le juge Delache et le Procureur ont tous deux qualifié de pénaliste confirmé. J’étais impatient d’entendre sa plaidoirie, et de savoir à quel point ses prétendus talents pourraient inciter le juge à la clémence… Une peine se profilait, et la question était alors de savoir quelle serait sa durée, la relaxe étant sans doute à exclure. Le juge entrerait certainement en voie de condamnation.

 

Maître Alexandre Parra-Bruguière se leva et prît la parole. Je fus vite frappé par son aisance et son éloquence. A première vue, il possédait les qualités d’un bon orateur. Mais, le charisme ne suffit pas… pas dans une telle affaire. Mais contre toute attente, l’avocat a réussi à démonter point par point tous les arguments du Procureur. Cette histoire remonte à longtemps, et ma mémoire n’a pas conservé tous les détails de l’audience. Mais je me souviens que Parra-Bruguière nous a d’abord dessiné le portrait de son client, libanais maronite qui a perdu presque toute sa famille pendant la guerre. Son fils, présent dans la salle, a été blessé à la jambe et a été séparé de son père pour se faire soigner en France. Une fois rétabli, il a poursuivi de brillantes études. Cadre chez EADS, il a permis à son père et à sa belle-mère, qui vivaient dans un camp de réfugiés, de le rejoindre en France. Il a aidé son père pour ouvrir un atelier de mécanicien, et le fils s’occupait personnellement des devis, de la comptabilité, des formalités, ce qui expliquait que Georges Maalouf s’en sortait sans même parler le français.

Après ces digressions qui ont permis de mieux comprendre la personnalité du prévenu, Maître Parra-Bruguière a soumis au tribunal un certain nombre d’arguments pertinents.

Il a, d’une part, révélé les troubles psychologiques graves dont souffrait la prétendue victime. Elle était, en effet, instable et avait séjourné à plusieurs reprises dans des établissements psychiatriques. Tout ceci altérait considérablement la crédibilité de la jeune fille, et je m’étonne que le Procureur ait omis ces éléments. Par mauvaise foi ou par manque de recherche ? Je l’ignore. Le fait est que ces informations apportées par l’avocat étaient essentielles pour apprécier les propos de la jeune fille.

D’autre part, il a pris l’exemple suivant pour démontrer que la description de la boutique faite par la « victime » ne prouvait en aucun cas la culpabilité de son client :

« Un client entre un jour dans mon cabinet, et s’entretient assez longuement avec moi. En sortant, il va voir la police, leur décrit la couleur des murs, l’emplacement des différents meubles dans mon bureau, ainsi que ma tenue vestimentaire. Le client affirme avoir subi une agression de ma part. Son témoignage prouve-t-il ma culpabilité ? »

Cet exemple agrémenté de l’adage « testis unus, testis nullus » (un seul témoignage est un témoignage nul), m’a fait changer brutalement de sentiment. De la forte suspicion de culpabilité, l’avocat m’a fait passer à la ferme conviction que le prévenu était très probablement innocent. C’est là que j’ai réellement pris conscience de la puissance du rôle de l’avocat, a fortiori celui de la plaidoirie. Et dire qu’en Tunisie, les juges des juridictions pénales commencent à prendre la fâcheuse habitude de demander aux avocats, avant leur plaidoirie, de s’en tenir à leurs conclusions !!

 

Epilogue :

 

Le Tribunal se retire pour délibérer… Nous sortons de la salle d’audience. Maître Parra-Bruguière me demande une cigarette. Je meurs de jalousie : le chanceux a le droit de fumer sur la passerelle réservée aux avocats, tandis que nous devons sortir du Tribunal pour en griller une… Pas de souci, un jour j’y arriverai !

 

La sonnerie annonce le retour des trois juges dans la salle. Le Président nous demande de nous asseoir. Il fait durer le suspens. Après maintes interrogations et une multitude d’espoirs qui ne seront pas vains, le juge prononce la relaxe. Et comme d’habitude, étant donné que je ne suis plus que le seul dans le public (hormis la famille des parties), le juge me dévisage, regarde sa montre et prononce le sempiternel « Vous avez un dossier ? » auquel je réponds par la négative.

 

Au sortir de la salle, l’interprète s’élance, en larmes, vers Me Parra-Bruguière et le fils du prévenu pour les féliciter. Malgré son faux air blasé, je me demande si l’avocat se serait mis à danser s’il était seul. A sa place c’est ce que j’aurais fait.
par Shylock publié dans : Droit & Justice
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Jeudi 6 décembre 2007

De tous temps, les modes vestimentaires ont été porteuses d'idées. Les grandes modes populaires étaient le corollaire d'un mouvement culturel complet. Souvenez-vous de la mode hippie, de la mode punk, des beatniks, des mods britanniques, des skinheads etc. Ces modes n’étaient pas que des modes, elles étaient l’expression esthétique (en l’occurrence vestimentaire) d’un mouvement culturel, les stigmates plaisants et visibles (voire ostensibles) d’une pensée bouillonnante. Tous ces mouvements étaient en effet des mouvements culturels complets, ayant un aspect artistique, philosophique et politique. Ils s’emparaient de tous les supports, des arts graphiques à la musique, du vêtement au mode de vie, de la revendication sociale et politique à la métaphysique. Aujourd’hui il semble que tout ceci ait disparu. Exercez vous à tenter de dégager un grand mouvement culturel contemporain. Pour ma part, je n’y parviens pas. Demandons donc aux gens que l’on rencontre en flânant dans les boulevards de nos villes, sur les bancs de l’amphi d’une université ou dans un lycée, quelle est la mode dominante actuellement. C’est la mode fashion vous répondra-t-on. Oui, la mode actuelle est certainement La Mode avec un grand M. La mode pour la mode, la mode par conformisme. Et j’ai certains griefs à formuler à l’encontre de cette idée.

 

 

 

Mais en attendant, afin de rendre les choses plus limpides, je vais tenter de répondre à la question suivante : Et les « gothiques », la mode hip hop, les néo-punks ne forment-ils pas de grands mouvements culturels ? Ces mouvements sont, à première vue, des mouvements culturels comprenant à la fois mode vestimentaire, arts graphiques, musique, pensée. Cependant, on constate que la grande majorité des jeunes qui y adhèrent n’ont qu’une conception et une expérience absolument superficielle de ces grands mouvements. En général, ils n’en adoptent que le look et la musique et laissent l’essentiel. Ils ont souvent choisi ces contre-cultures parce qu’ils rejettent La Mode ou parce qu’ils ne peuvent matériellement l’adopter. Cette adhésion à une contre-culture fait partie du processus essentiel de construction de l’identité qui passe par l’intégration à un groupe social défini, laquelle intégration débouche sur le sentiment d’appartenance. N’étant pas imprégnés par cette contre-culture qu’ils ont utilisée comme facteur d’intégration, une fois la transition vers l’âge adulte opérée, ils l’abandonnent, du moins si ils n’ont pas fait le tour de toutes les contre-cultures en 3 ou 5 ans, passant du hip hop au « gothique », et du « gothique » au « grunge ». Le fait est que, bien que ces modes soient liées à de solides mouvements culturels, elles sonnent creux comme des coquilles vides car elles sont le cadre d’un conformisme aveugle pour cercles restreints. Ces modes sont bien des contre-cultures, tout à fait marginales et non des phénomènes de masse.

 

 

 

Venons en maintenant, à la fashion. Il s’agit bien d’une véritable mode en ce qu’elle est populaire. Le jeune lambda y est fidèle ou, du moins, il aspire à y correspondre. Mais on ne peut pas vraiment la qualifier de mode, en ce qu’elle change tous les 6 ou 10 mois. Depuis 1995 environ, à chaque saison de nouveaux standards apparaissent, et tentez de dégager une grande tendance vestimentaire, vous n’y parviendrez pas. La décennie 1995-2005 n’est pas marquée par UNE mode, mais par la succession anarchique de styles divers et variés qui changent presque aussi vite que tourne une girouette lors d’un après-midi venteux. A croire que les gens changent de style à chaque variation de leurs humeurs instables. Mais ce n’est pas le cas, et la réalité est plus alarmante.

 

En effet, les grandes tendances vestimentaires étaient en général l’émanation de groupes d’individus incarnant un mouvement culturel par exemple (hippies, punks etc.). Or, il se trouve que la prétendue fashion ne procède pas des gouts ou des envies des consommateurs, mais elle est le fruit du gré des industriels du textile. Ceux-ci créent la tendance en recyclant, de manière tardive et vulgaire, les idées des grands créateurs, ou bien en ressuscitant des modes passées maladroitement imitées (comme celle des Mods anglais qui inspire la mode actuelle) pour les oublier au bout de quelques mois.

 

Ces standards sont véhiculés par les media et la masse les adopte les yeux fermés. Si dans le dernier numéro de Closer, la starlette Britney Spears porte une jellaba rose fluo avec des santiags en cuir clouté, agrémentées de guirlandes lumineuses, les jeunes Vanessa et Cindy penseront que si Britney porte ça, alors c’est « branché » et que c’est le chic du chic. Elles s’empresseront donc d’aller chez H&M, Zara, Jennyfer, Pimkie ou autres C&A pour acheter une tenue similaire. Pourtant, si, la veille, on leur avait proposé une telle tenue, elles auraient crié « Quelle horreur ! ». Le couple fashion – mass media, impose au consommateur moyen de mettre au placard (ou bien anéantir ?) son goût, ses préférences, son individualité. Le goût et les opinions sont remplacés par des standards impersonnels et parfois ridicules construit par l’industrie et présentés à travers les idoles actuelles, à savoir Lorie, Diam’s, Justin Timberlake et autres heureux lauréats de la Star Ac’.

 

 

 

Outre ce point, cette fashion n’est-elle pas l’expression d’un mouvement culturel ? Je ne vois personnellement rien de culturel dans cette mode, mais cherchons tout de même des éléments qui seraient en faveur de cette thèse. L’art ? Je ne vois pas grand-chose à l’horizon… Si, la musique ! Du moins si l’on considère les vociférations de Diam’s ou la cacophonie insolente qu’est la  « tecktonik » comme de la musique… Personnellement, je m’en garde. La littérature ? Les lectures les plus riches du jeune lambda sont Choc Magazine, Entrevue, l’horoscope de Paris Match et avec un peu de chance la grille de mots fléchés de 20 Minutes. La philosophie ? C’est une formalité ennuyante qu’on subit l’année du Bac. Une pensée politique ou des revendications sociales ? Ma génération est complètement apolitique, ingénue et frivole, dans sa majorité, et si elle a un point de vue politique, il est le plus souvent fondé sur des futilités.

 

 

 

Le mouvement populaire dit fashion est donc lui aussi une coquille vide… vide de sens. Les gens se charcutent pour entrer dans un moule construit de toutes pièces pour eux. Lobotomisés, anesthésiés, ils plongent dans un conformisme, se soumettent à une « culture » de masse qui en fait des clones en les débarrassant de leur singularité ainsi que de leur esprit critique. Or, la singularité est la richesse qui fait l’individu, et l’esprit critique est le moteur du progrès. Comme dirait le dandy Barbey d’Aurevilly, la culture de masse et la mode pupulaire « nivelle les individus et menace les êtres originaux. J'ai beau chercher la vérité dans les masses, je ne la rencontre pas, je ne la rencontre que dans les individus. »

par Shylock publié dans : Reflexions diverses
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