Un Soir au prétoire

Publié le par Shylock

Il y’a de cela environ un an, je me suis rendu au Tribunal Correctionnel de Toulouse. Etant étudiant en droit, j’essaye de m’y rendre régulièrement. Je préférais le Vendredi. C’était le soir où Monsieur Bernard Delache présidait la 6e Chambre Correctionnelle (il a, depuis, été muté à la Cour d’Appel de Rennes). J’appréciais beaucoup le Juge Delache car il témoignait un grand intérêt pour les dossiers. Alors que la majorité des autres juges rendaient la justice de manière mécanique et froide, Delache paraissait très humain et agissait avec enthousiasme. Cela me changeait de ces juges qui se contentent de poser aux prévenus le minimum de questions imposées par la procédure, puis qui tripotent leurs stylos, contemplent les murs ou baillent pendant les plaidoiries, et ne daignent lever les yeux que pour un Simon Cohen ou autres ténors du Barreau. Delache, lui, semblait toujours manifester un grand intérêt pour tous les acteurs du procès. Il pouvait passer près d’une heure à interroger le prévenu, il le « cuisinait », le poussait à bout, non par colère ou par méchanceté, mais pour être sur d’avoir tous les éléments qui lui permettront de prendre la bonne décision. A travers son attitude, ses dialogues, ses réflexions, on devinait en lui l’âme d’un psychologue qui savait « calibrer », cerner la personnalité de ceux qui étaient en face de lui. Bien qu’il fût attaché au respect de l’ordre dans le prétoire (il n’hésitait pas à s’époumoner pour prier deux avocats de cesser du chuchoter, et gare à celui qui boirait une bouteille d’eau en pleine audience, car il s’exposerait à son regard réprobateur), le Juge Delache ne manquait pas de détendre l’atmosphère par son humour (qualité rare chez un magistrat, qui plus est à 21h30) à la fois acide et rafraîchissant. Néanmoins, tout le monde n’est pas de mon avis, et je comprends ces huissiers-audienciers, ces greffiers, ces avocats et ces agents de police qui devaient parfois rentre chez eux après 22h, voire 23h. En effet, beaucoup de juges respectent scrupuleusement les horaires d’ouverture (13h-17h l’après-midi), quitte à ce que la justice en pâtisse. En revanche, Delache prenait tout le temps qu’il estimait nécessaire, ce que j’estime être sa plus grande qualité, n’en déplaise aux malheureux professionnels du droit qui font de 3 à 6 heures supplémentaires à chaque audience présidée par Bernard Delache.

 

Bref, ce soir là, j’étais arrivé au Tribunal vers 16h, me semble-t-il. Plusieurs dossiers ont été jugés devant moi, mais je n’en ai aucun souvenir. Seul le dernier dossier m’a marqué, et je ne risque pas de l’oublier de si tôt.

L’affaire était la suivante :

Georges Maalouf, un septuagénaire libanais qui tenait un atelier de mécanique automobile, était prévenu pour agression sexuelle (sur mineure, me semble-t-il).

Après avoir posé les questions d’usage, M. Delache lut au prévenu la version des faits présentée par la victime.

La victime, une collégienne passait tous les jours devant la boutique de M. Maalouf, pour se rendre à l’établissement scolaire où elle était inscrite. Un jour, elle aurait trouvé Rex le chien de Monsieur Maalouf (Delache, comme à son habitude, n’a pas manqué d’émettre une raillerie concernant le manque d’originalité de ce nom…) devant la boutique, et M. Maalouf la rejoignit. Ils discutèrent un bref moment, puis elle lui demanda l’autorisation d’utiliser son lavabo. Il la conduisit dans la boutique. Pendant qu’elle se servait du robinet, le vieil homme aurait, selon ses dires, commencé à lui faire des attouchements. Suite à cela, paniquée, elle aurait pris la fuite.

Interrogé, Georges Maalouf nia les faits, presque en bloc. Au cours de la discussion, le juge insista sur plusieurs points qui semblaient témoigner de la mauvaise foi du prévenu.

D’abord, Delache a poussé à bout Monsieur Maalouf pour vérifier si effectivement celui-ci parlait français. En effet, il prétendait être non francophone (il était assisté d’une interprète, Madame Bourguiba, que je tiens à saluer au passage), or son travail de mécanicien le mettait quotidiennement en contact direct avec des clients. Comment communiquait-il avec eux ? Comment établissait-il des factures, des devis ? Comment tenait-il sa comptabilité et gérait le garage ? Sur ces questions, le vieil homme n’a pas été clair, et la discussion à ce propos a été vive et longue.

Deuxièmement, la version des faits soutenue par le prévenu souffrait de nombreuses incohérences. En voici un exemple : La fille a décrit précisément la boutique, mais aussi le pull noir que portait le mécanicien. Les policiers, après le départ de la jeune fille, ont rendu visite à Maalouf dans son garage et ont trouvé ce pull posé dans la boutique. Maalouf portait alors une tenue de travail. Comment se faisait-il que cet homme change de tenue à ce moment là précisément ?

Avec tout ceci, le prévenu s’est mal exprimé, et les innombrables incohérences dans sa version des faits, ainsi que l’argument selon lequel même à son âge on peut avoir « un moment d’égarement », ont persuadé tout le monde qu’il n’y avait pas de doute (ou presque) sur la culpabilité de Maalouf, moi y compris, et ce avant même que la partie civile ne s’exprime et que le Procureur ne requiert.

 

Delache a donné la parole à l’avocate de la partie civile. Cette jeune avocate, qui ressemble à s’y méprendre à une étudiante de première année, voire une lycéenne, avait sans doute fraîchement passé le concours du barreau. Elle ne semblait pas avoir suffisamment d’audace et d’assurance, elle parlait doucement (oui je passerai par là moi aussi…), voir même timidement. Elle apporta quelques précisions sur la situation actuelle de sa cliente.

Vint alors le tour de Madame le Procureur. Elle a requis une lourde peine de prison ferme, et à l’entendre rien ne pourrait faire douter sur la culpabilité « certaine » du prévenu. Elle s’est même dit très curieuse de savoir quelle argumentation tiendrait Maitre Parra-Bruguière « pénaliste confirmé », qui cette fois-ci selon elle n’aurait d’autre alternative que d’invoquer un quelconque phénomène paranormal ou des dons de divination chez la victime expliquant qu’elle ait pu décrire l’intérieur de la boutique sans y avoir accédé. Cette pointe d’humour n’a fait que renforcer l’attente d’un verdict sévère, une peine de prison ferme. Toutefois, j’étais intrigué par ce jeune trentenaire que le juge Delache et le Procureur ont tous deux qualifié de pénaliste confirmé. J’étais impatient d’entendre sa plaidoirie, et de savoir à quel point ses prétendus talents pourraient inciter le juge à la clémence… Une peine se profilait, et la question était alors de savoir quelle serait sa durée, la relaxe étant sans doute à exclure. Le juge entrerait certainement en voie de condamnation.

 

Maître Alexandre Parra-Bruguière se leva et prît la parole. Je fus vite frappé par son aisance et son éloquence. A première vue, il possédait les qualités d’un bon orateur. Mais, le charisme ne suffit pas… pas dans une telle affaire. Mais contre toute attente, l’avocat a réussi à démonter point par point tous les arguments du Procureur. Cette histoire remonte à longtemps, et ma mémoire n’a pas conservé tous les détails de l’audience. Mais je me souviens que Parra-Bruguière nous a d’abord dessiné le portrait de son client, libanais maronite qui a perdu presque toute sa famille pendant la guerre. Son fils, présent dans la salle, a été blessé à la jambe et a été séparé de son père pour se faire soigner en France. Une fois rétabli, il a poursuivi de brillantes études. Cadre chez EADS, il a permis à son père et à sa belle-mère, qui vivaient dans un camp de réfugiés, de le rejoindre en France. Il a aidé son père pour ouvrir un atelier de mécanicien, et le fils s’occupait personnellement des devis, de la comptabilité, des formalités, ce qui expliquait que Georges Maalouf s’en sortait sans même parler le français.

Après ces digressions qui ont permis de mieux comprendre la personnalité du prévenu, Maître Parra-Bruguière a soumis au tribunal un certain nombre d’arguments pertinents.

Il a, d’une part, révélé les troubles psychologiques graves dont souffrait la prétendue victime. Elle était, en effet, instable et avait séjourné à plusieurs reprises dans des établissements psychiatriques. Tout ceci altérait considérablement la crédibilité de la jeune fille, et je m’étonne que le Procureur ait omis ces éléments. Par mauvaise foi ou par manque de recherche ? Je l’ignore. Le fait est que ces informations apportées par l’avocat étaient essentielles pour apprécier les propos de la jeune fille.

D’autre part, il a pris l’exemple suivant pour démontrer que la description de la boutique faite par la « victime » ne prouvait en aucun cas la culpabilité de son client :

« Un client entre un jour dans mon cabinet, et s’entretient assez longuement avec moi. En sortant, il va voir la police, leur décrit la couleur des murs, l’emplacement des différents meubles dans mon bureau, ainsi que ma tenue vestimentaire. Le client affirme avoir subi une agression de ma part. Son témoignage prouve-t-il ma culpabilité ? »

Cet exemple agrémenté de l’adage « testis unus, testis nullus » (un seul témoignage est un témoignage nul), m’a fait changer brutalement de sentiment. De la forte suspicion de culpabilité, l’avocat m’a fait passer à la ferme conviction que le prévenu était très probablement innocent. C’est là que j’ai réellement pris conscience de la puissance du rôle de l’avocat, a fortiori celui de la plaidoirie. Et dire qu’en Tunisie, les juges des juridictions pénales commencent à prendre la fâcheuse habitude de demander aux avocats, avant leur plaidoirie, de s’en tenir à leurs conclusions !!

 

Epilogue :

 

Le Tribunal se retire pour délibérer… Nous sortons de la salle d’audience. Maître Parra-Bruguière me demande une cigarette. Je meurs de jalousie : le chanceux a le droit de fumer sur la passerelle réservée aux avocats, tandis que nous devons sortir du Tribunal pour en griller une… Pas de souci, un jour j’y arriverai !

 

La sonnerie annonce le retour des trois juges dans la salle. Le Président nous demande de nous asseoir. Il fait durer le suspens. Après maintes interrogations et une multitude d’espoirs qui ne seront pas vains, le juge prononce la relaxe. Et comme d’habitude, étant donné que je ne suis plus que le seul dans le public (hormis la famille des parties), le juge me dévisage, regarde sa montre et prononce le sempiternel « Vous avez un dossier ? » auquel je réponds par la négative.

 

Au sortir de la salle, l’interprète s’élance, en larmes, vers Me Parra-Bruguière et le fils du prévenu pour les féliciter. Malgré son faux air blasé, je me demande si l’avocat se serait mis à danser s’il était seul. A sa place c’est ce que j’aurais fait.

Publié dans Droit & Justice

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