Tunis, 5 juin 1967, ou l'histoire d'une rupture bête et méchante

Publié le par Shylock

 

 Daniel Bismuth avait 12 ans. Il vivait dans le quartier de Lafayette avec ses parents. Son père, Bernard tenait une petite librairie près de la Grande Synagogue à l’Avenue de Paris. Sa mère, Monique Bensimon aidait l’oncle Elie dans la boulangerie, Rue de Russie.

 Bernard Bismuth avait milité avec le Néo-Destour, le parti nationaliste tunisien, pour l’indépendance de la Tunisie obtenue en 1956. Son frère avait même été maintes fois arrêté par les français pour son implication aux côtés des communistes avec Georges Adda et Paul Sebag. La Tunisie, ils n’ont connu qu’elle. Le Tunisien était leur langue. L’Indépendance, ils l’avaient voulue et s’étaient battus pour l’avoir. La Tunisie, pays musulman, avait même eu deux ministres juifs, André Barouch et Albert Bessis. Juifs mais tunisiens avant tout, ils se sont contrariés lorsqu’en 1961 ils avaient appris que d’autres israélites avaient pris les armes aux côtés des français, contre les tunisiens, pendant la guerre de Bizerte.

 Daniel, lui aussi se sentait tunisien. Depuis son plus jeune âge, les histoires sur la lutte pour l’indépendance le berçaient. Ses parents lui avaient transmis leur admiration pour Habib Bourguiba, alors devenu président. D’ailleurs, il ne comprenait pas en quoi il était différent des autres. Aucune différence entre lui et ses amis Tahar et Hédi avec qui il jouait au football avec une « koura klassett », petit ballon formé d’une boule de chaussettes. Tahar se prenait pour Franz Beckenbauer qui, disait-on, avait fait un malheur l’année dernière pendant la Coupe du Monde de 66. Daniel avait une préférence pour le vainqueur anglais Geoffrey Hurst qui avait marqué 4 buts en finale contre l’Allemagne. Mais hormis cette divergence, les enfants étaient comme les doigts d’une main, et nombreux sont ceux qui les prenaient pour des frères.

 Les deux communautés vivaient en paix. Même plus, en amitié ! Daniel se rappelle encore aujourd’hui de ces interminables soirées rythmées de rires et de musique en compagnie des Lajimi qui venaient de Bab Souika pour goûter la Pkaila et la Psalouloubia de sa mère. Après s’être, comme à l’accoutumée, querellé pour savoir qui de l’Espérance Sportive de Tunis ou du Club Africain méritait d’avoir gagné le dernier match, Bernard sortait son Oud et jouait un air. Après le thé, M. Lajimi faisait un signe à Bernard qui sortait la bouteille de Boukha (eau de vie de figue) et la boutargue de mulet. S’ensuivait naturellement un chapelet de blagues qui faisaient pouffer de rire toute la maisonnée. Les M’Barek, parents de Tahar, venaient, eux, le jour du Chabbat. Monique ne pouvant cuisiner, c’étaient eux qui apportaient le repas… Mais ces jours sont bien loin.

 5 juin 1967. Daniel déjeunait à la maison avec ses parents. La nouvelle d’une attaque israélienne contre l’Egypte s’était répandu. Dehors, la foule grondait. Les manifestants, impulsifs, embrigadés par les orateurs antisionistes avaient attaqué les ambassades des Etats-Unis et d’Angleterre. L’oncle Elie déboula dans l’appartement, en sueur. La Grande Synagogue avait été brûlée, disait-il. Sa boutique, elle aussi avait été saccagée, ainsi que les boutiques des nombreux juifs du centre-ville. Daniel ne comprenait pas ce qui arrivait. Qu’avait-on à voir avec Israël ? Qu’avait-on fait pour que les musulmans s’en prennent à nous ? Les parents, eux, voyaient tout leurs univers s’effondrer. Ils n’étaient plus les bienvenus dans ce pays qui était le leur. A cause d’une guerre dans laquelle ils n’avaient rien à voir, on les montrait du doigt et on les accusait de tout et de n'importe quoi. Ils devaient partir sans plus tarder. Mais comment renoncer à sa patrie ? Comment laisser son histoire et ses racines derrière soi ?

 Plus tard dans la journée, Habib Bourguiba avait prononcé un discours à l’antenne. Le Raïs avait défié quiconque de toucher à l’un des cheveux des juifs. Aidé de son charisme et de son éloquence inimitable, il avait finalement mis fin aux troubles. 20 minutes d’un flot de paroles si sensées avaient suffi à rétablir l’ordre. Comme par magie, cette malheureuse « journée des longs couteaux » tunisienne avait fini dans le calme, et les manifestants sont rentrés chez eux. Mais cela ne suffisait pas. Les Bismuth ont pris peur. Leur place n’était plus ici. Quel avenir, quelle cohabitation après cette effusion de haine et de violences incontrôlées ? La semaine suivante, ils ont pris le bateau pour Marseille.

 40 ans plus tard, Tahar qui était devenu médecin a assisté, dans un hôtel de la banlieue tunisoise, à un séminaire animé par un neurologue français, un certain… Dr. Daniel Bismuth ! Les retrouvailles consommées, ils se remémorèrent avec amertume les événements de 1967. La bêtise humaine avait fini par anéantir, en une journée, une amitié judéo-musulmane séculaire et la Tunisie y a beaucoup perdu. Bourguiba le savait. Mais il était trop tard…

 

 Ni Tahar ni Daniel n’ont existé. Mais ils ressemblent sans doute à de nombreux enfants qui ont vécu à cette époque. Aujourd’hui je regrette ces années, et mon plus grand rêve est d’avoir vécu dans cette Tunisie d’avant 67. Cette Tunisie où il faisait bon vivre. Cette Tunisie-melting pot qui s’enrichissait de la diversité, et qui a fini par verser dans la pensée unique, voire dans la non-pensée. Ce rêve ne se réalisera pas, j’en suis conscient, mais je continue de rêver. C’est d’ailleurs dans ce but que j’ai vécu cette époque par procuration en donnant vie, sous ma modeste plume, à Tahar et à Daniel. J’essayerai sûrement encore de recréer cette atmosphère, mais plus rien ne redeviendra comme avant… Malgré tout, si vous aussi voulez faire renaitre cette amitié judéo-musulmane, joignons-nous et refaisons le monde, pour que nous, enfants de Tahar et de Daniel (d’ailleurs tous fils et filles d’Abraham ;-), puissions nous retrouver…

Publié dans Tunisie

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Chemla 28/06/2015 01:43

pour rétablir la vérité historique il est faux d.affirmer que pendant la bataille de BIzerte des juifs ont pris les armes contre l.armee tunisienne.ces juifs que vous accusez de trahison étaient des citoyens français,certes de confession juive,mais qui accomplissaient leur service militaire a BIzerte.Que pouvaient ils faire d.autre que d.obeir aux ordres de leur hiérarchie.

Sedeck 27/06/2015 18:08

Bonjour,
"Il faut se ressembler un peu pour se comprendre, mais il faut être un peu différent pour s'aimer." a dit Paul Géraldy.
Les Tunisiens et la communauté juive et autres ont un fond humain commun.Je fustige tout acte discriminatoire.La Méditerranée est synonyme de l'amour,seule mer à l'intérieur des continents...Mes amitiés.

kanzari 02/03/2011 14:00



Très bon texte qui traduit la réalité tunisienne. J'ai toujours considéré que les juifs tunisiens sont nos frères dans la  "Tunisianité" et qu'ensemble, on peut faire de très bonnes choses
pour ce pays.....c'est bien dommage.



Rachid 27/03/2009 14:57

Shalom aleykhum,

C'est peut-être hors sujet mais...
ILS ONT BESOIN D'UN SACRE COUP DE MAIN !
Peux tu diffuser cette info.
Tu peux trouver d'amples informations sur notre blog

Communiqué:

ISRAEL'S jeunes objecteurs de conscience.
Le Shministim israéliennes sont des élèves du secondaire qui ont été emprisonnés pour avoir refusé de servir dans une armée qui occupe les territoires palestiniens.
18 décembre marque la date de lancement d'une campagne mondiale visant à les libérer de prison.
Rejoignez plus de 20.000 personnes, y compris des objecteurs de conscience américains, Ronnie Gilbert, Adrienne Rich, Robert Meeropol, Adam Hochschild, Rabbi Lynn Gottlieb, Howard Zinn, Real Mazali, Debra Chasnoff, Ed Asner et Aurora Levins-Morales et montrer votre soutien en communiquant avec le ministre israélien de la défense en utilisant le formulaire ci-dessous. 40000 LETTRES ET COMPTAGE !

Merci d'avance pour votre future visite et vos commentaires

mongi 05/01/2009 17:08

je suis triste pour mes compatriotes!
lors de notre installation en france dans les années soixante, deux compatriotes amis se sont retrouves mon pere et son ami le juif et le musulman et l'un a aidé l'autre à s'installer, ce fut chaud, ce fut tendre comme notre tunisie!