Murray Rothbard, théoricien américain de l’anarcho-capitalisme, place la liberté au-dessus de tout autre chose. C’est même l’essence du libéralisme. Cependant, pour lui, la liberté doit être absolue ou bien n’est pas du tout. Cette idée l’a mené à contester la légitimité de l’Etat qui, par nature, restreint nécessairement la liberté.
A la base, Rothbard part de la trilogie classique du droit naturel à la vie, à la liberté et à la propriété. Mais il va plus loin et pousse ces idées à l’extrême et parvient à une conception absolutiste de ces notions. Par ce fait même, la pensée de Rothbard jouit de la plus grande cohérence interne. En effet, ayant sélectionné trois valeurs complémentaires et non contradictoires, il leur a donné un caractère absolu, de telle sorte que la société qu’il envisage est gouvernée par ces valeurs et elles seules : une société où aucune règle ni aucune autorité ne pourrait, par la coercition, limiter la liberté. Ainsi, en érigeant, par idéalisme, la liberté comme valeur absolue, parvient-il donc à la cohérence absolue.
Une société anarcho-capitaliste serait-elle viable ? Bien que philosophiquement cohérente, la pensée rothbardienne n’aurait-elle pas de lacunes quant à son application pratique ?
Rothbard et les anarcho-capitalistes préconisent, au nom de la sacro-sainte liberté, d’abolir l’Etat qui, selon eux, et c’est sans doute vrai, n’a aucune légitimité philosophique. En pratique, une société anarcho-capitaliste serait sans doute viable si toutefois elle gardait une dimension limitée. Mais qu’en serait-il d’une société anarcho-capitaliste d’une vaste étendue ?
Envisageons une société telle que les anarcho-capitalistes la souhaitent, c'est-à-dire avec une justice privatisée, une charité exclusivement privée, une police privée, une voierie privatisée etc.
Ce système serait viable à condition que la concurrence y joue. C’est l’argument même qui permet à des auteurs tels que David Friedman de justifier la disparition de l’Etat. En effet, dans une société où la justice est privée et où chaque individu adhère à une société de police privée et à des tribunaux privés, si un tribunal est injuste, corrompu, malhonnête, les usagers – ou devrait-on dire les consommateurs – vont se tourner vers la concurrence. La concurrence aurait même une vertu prophylactique : le juge ou la société de police privée hésiteraient à se laisser corrompre, de peur de perdre leur clientèle.
Vu de cette manière, l’anarcho-capitalisme semble donc viable. Mais en réalité, l’anarcapie (société anarcho-capitaliste), au nom de la liberté, peut tendre à l’abolition de la liberté des uns au profit de celle des autres, et ce à deux titres.
D’une part, se pose la question de la pauvreté. Refusant de réduire la liberté des uns, même par un impôt minimal, pour extraire les autres de la pauvreté, les anarcho-capitalistes estiment que la charité privée et donc volontaire serait apte à résoudre tous les problèmes liés à la pauvreté. Et si le nombre de personnes charitables était insuffisant ?
Ecartons l’hypothèse du vagabond désargenté dont on dira qu’il dispose de la liberté de chercher du travail pour se sortir de la misère dans laquelle il vit, et qu’il est responsable de sa propre situation. Prenons plutôt le cas d’un handicapé moteur de naissance. Ce dernier subit un déficit inné qui l’empêche de poursuivre le bonheur, d’exercer pleinement sa liberté, étant asservi par la nature. Une aide financière en cas de graves difficultés, l’installation de rampes dans certains espaces etc. lui permettraient sans doute de combler son déficit naturel et d’exercer enfin sa liberté. Or, si la charité privée se désintéressait de notre invalide, celui-ci serait condamné. Ainsi, la liberté des uns de ne pas être charitables a-t-elle contribué passivement à empêcher l’exercice de la liberté d’autrui. Cette situation n’est-elle pas comparable à ce contrat social tant décrié par les anarcho-capitalistes, et qui permet aux uns de spolier les autres sans leur consentement ? Les deux systèmes aboutissent à ce que des individus soient privés partiellement, et à différents degrés, de l’exercice de la liberté inhérente à leur nature d’hommes.
En effet, la liberté n’est pas seulement un idéal, mais aussi et surtout une liberté d’action. C’est un droit naturel qui a vocation à être exercé. La liberté est donc non seulement philosophique, mais aussi matérielle. Pour l’exercice de cette liberté, des conditions matérielles nécessaires doivent être réunies. Sans ces conditions, point de liberté : minimum vital (eau, nourriture…) et facultés mentales intègres pour l’essentiel. En ce qui concerne les facultés mentales, nous n’y pouvons rien, mais nous pouvons assurer le minimum vital, subsidiairement à travers l’Etat lorsque la charité privée n’y est pas parvenue. En outre, il existe une troisième condition de l’exercice de la liberté : l’esprit critique. Nous sommes tous, en effet, dotés par la nature d’un esprit raisonnable, mais la raison n’est pas suffisante car elle ne représente qu’une potentialité. Ce potentiel peut, comme peut ne pas se développer pour atteindre le stade de l’esprit critique. Or, l’esprit critique est nécessaire pour assurer la liberté des choix individuels car la naïveté, l’ignorance et la sottise faussent nos choix. C’est la cause qui justifie que l’Etat garantisse l’accès à l’éducation des individus afin que ceux-ci puissent réunir les conditions de l’exercice de la liberté, une fois parvenus à l’âge adulte.
La seconde lacune de la pensée anarcho-capitaliste est ce que nous appelons la présomption de concurrence.
La privatisation de certains services essentiels (non pas essentiellement étatiques) tels que la justice, la santé, la police, sans aucune autorité pour les contrôler, ne peut être viable qu’en cas de concurrence entre un nombre relativement important d’agents économiques offrants. Ces derniers seraient obligés de surveiller leur propre comportement pour donner plus de satisfaction aux consommateurs, et être ainsi plus compétitifs que leurs concurrents. Or, en anarcapie, c'est-à-dire en l’absence d’Etat, il ne peut y avoir de droit ou d’autorité de la concurrence. Ainsi, les ententes et pratiques anti-concurrentielles ne seraient-elles pas sanctionnées et seraient-elles susceptibles d’éliminer la concurrence, condition essentielle de la viabilité de tout marché : un agent économique surpuissant pourrait éliminer toute concurrence présente et future dans une zone géographique déterminée, et ainsi imposer sa propre « loi » aux individus.
La concurrence est l’un des fondements du libéralisme. Or ce n’est pas exactement de l’Etat qu’il faut avoir peur, mais du pouvoir ! Et lorsque le pouvoir est trop important, il obtient comme attribut la coercition, laquelle est de nature à restreindre la liberté. Ainsi, une société privée devenue monopolistique dans un marché absolument libre pourrait-elle user de son pouvoir et de sa liberté conjugués pour réduire la liberté des individus et même, par exemple, empêcher le progrès technique. Une société de police privée hégémonique, ayant éliminé la concurrence sur un territoire donné, aurait un pouvoir trop important sur la liberté des individus, et ceux-ci n’y pourraient rien. En revanche, l’Etat, s’il avait le pouvoir et le monopole de la coercition, serait tout de même contrôlé par les individus qu’il représente et dont il est comptable, et son action serait encadrée par la constitution dont les individus l’ont doté.
En conclusion, il existe une summa divisio de la pensée libérale et qui distingue d’une part, l’anarcho-capitalisme, et d’autre part, le minarchisme (doctrine selon laquelle un Etat minimal serait nécesaire). Le premier est irréprochable philosophiquement, mais matériellement défaillant car son application peut tendre à contredire la liberté. Le second, lui, est défaillant philosophiquement car il fait des concessions à la liberté, c'est-à-dire qu’il admet des exceptions a minima à la valeur sur laquelle il se fonde, de telle sorte que chacun puisse, non pas exercer sa liberté à 100%, ce qui est impossible, mais que chacun puisse exercer le maximum de sa liberté sans pouvoir mettre en péril celle d’un autre individu.
Pour finir, je rejoindrai Henry Veatch, qui sans nier le droit naturel à la liberté, affirmait que l’Etat devrait être le cadre institutionnel à travers lequel il est garanti à tous les individus, la vie, la liberté et la propriété qui leur permettent de se réaliser en tant qu’êtres humains.
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